Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Au temps qui reste, à mes vieux parents, à la douceur des choses...

Publicité

Passation...

 

Voici un long poème que je réclamais souvent à mon père lorsque j’étais enfant. Je n’en comprenais pas tous les mots, loin de là, mais il avait cette magie de m’emmener au-dessus des étoiles. Les pouvoirs de l’alexandrin et de la rime réunis, la musique des mots ajoutée à celle de la voix, toute une alchimie qui intensifiait sans aucun doute ma jeune imagination.

Lorsque mon père devint très vieux il lui arrivait parfois de redire ce si beau poème, bien sûr il n’en gardait pas l’entière mémoire mais le jeu pour lui consistait à aller le plus loin possible… c’est-à -dire pas au-delà des dix premiers vers hélas ! Il se faisait plaisir en cultivant la compagnie ancienne de cette poésie qui ne l’avait jamais quitté. Aujourd’hui c’est lui qui m’a quittée mais grâce au miracle du « Petit zéphir » je peux le retrouver tel qu’autrefois.

 
 

Le petit zéphyr

Le souffle qui remue imperceptiblement
Cette jeune glycine autour du vieux sarment,
C`est l`âme d`un zéphyr dont je connais l`histoire
Pour l`avoir déchiffrée un jour dans un grimoire.

Donc, jadis, un zéphyr flânant, musant, rêvant,
Entra dans un très vieux castel en coup de vent,
Et, léger, étourdi, frôla de son haleine
Une enfant de seize ans qui filait de la laine.
Ses yeux étaient du bleu de ce lac languissant
Dont il avait ridé la surface en passant.

L`enfant, pour rétablir la coquette harmonie
De l`onduleux repli d`une boucle fournie,
Eut un geste du bras, de la main et des doigts,
Si souple, si troublant, et si chaste à la fois,
Que le petit zéphyr faiseur de pirouettes,
Qui comptait ses amours aux sauts des girouettes,
Coutumier du mensonge et gaspilleur d`aveux,
Pour avoir vu passer ses doigts dans ses cheveux
Sentit qu`il n`aurait plus désormais d`autre reine
Que l`enfant de seize ans qui filait de la laine.

Et dès lors, la fillette entraîna sur ses pas
Un amant éperdu qu`elle ne voyait pas ;
Et lui fut tout heureux de pouvoir être encore
L`amoureux inconnu qui passe, et qu`on ignore !
Dès qu`il apercevait ses beaux yeux rembrunis,
Il courait lui chercher des chansons dans les nids ;
Ne pouvant apporter toutes les fleurs en gerbes,
Il allait lui cueillir des papillons dans l`herbe,
Tous ceux des bois, des champs, des jardins, des bosquets,
Et quand il avait fait doucement des bouquets
De rubis palpitants, de nacre, d`or et d`ambre,
Son souffle brusquement les jetait dans la chambre.


Au temps où se faisait des prés la fenaison,
Allait chercher de quoi parfumer la maison,
Les senteurs de la sauge ou de la marjolaine,
Pour l`enfant de seize ans qui filait de la laine.
Parfois jusqu`en Provence il allait voyager
Pour revenir plus lourd de parfum d`oranger.


À chacun de ses maux il trouvait un remède :
Si la nuit était froide il se faisait plus tiède ;
Si l`air était brûlant et le ciel orageux,
Il rapportait du frais des grands sommets neigeux ;
Quand il avait un livre, effronté comme un page,
Il soufflait à propos pour lui tourner la page.


Puis, quand elle dormait dans son petit dodo,
Le zéphyr doucement écartait le rideau ;
Il mêlait, pour avoir de son corps quelque chose,
Son souffle au souffle pur de sa bouche mi-close ;
Longtemps il contemplait l`harmonieux dessin
Des petits doigts dormant sur la rondeur du sein,
Et tout énamouré, pour apaiser ses fièvres,
Sans qu`elle eut à rougir la baisait sur les lèvres !

Hélas ! un jour, vêtu d`un somptueux pourpoint,
Un seigneur arriva qu`on ne connaissait point ;
Il était jeune et fier ; il venait d`Aquitaine
Pour épouser l`enfant qui filait de la laine.
Sa grâce et sa beauté, quelques riches présents,
Sans peine eurent raison de ce coeur de seize ans.

Après de grands saluts et des compliments vagues,
On parla mariage, on échangea des bagues !
Si parfumés qu`ils soient, que peuvent les zéphyr
Contre les cavaliers qui donnent des saphirs,
Des perles, des colliers ! En souffle de tempête
Le zéphyr se rua sur le castel en fête !

Pendant des jours, des nuits, on l`entendit hurler,
Secouant les vieux murs pour les faire écrouler,
Et le jour où l`on fut en cortège à l`église,
Tour à tour aquilon, bourrasque, orage ou bise,
Pour qu`on n`en jetât pas en chemin par monceaux,
Il effeuilla d`un coup les roses des arceaux !
Enfin, suprême espoir, pendant le saint office
Il tenta de sécher le vin dans le calice,
Et malgré les efforts du vieux sonneur très las
Força la grosse cloche à ne sonner qu`un glas. 

Il allait l`emporter comme un fétu de paille,
Quand, dans les flancs joyeux de la frêle muraille,
Plus facile à briser qu`un tout petit rosier,
Il vit un nouveau-né dans un berceau d`osier
Dans les yeux de la mère il lut tant d`espérances,
Qu`il frémit à penser de possibles souffrances,
Et vaincu, désarmé par l`amour triomphant,
Rendit l`âme en soufflant sur un berceau d`enfant,
Exhalant à la fois et sa vie et sa haine
Aux pieds de la maman qui filait de la laine !

Tiré de « Les bouffons » pièce en quatre actes de Miguel Zamacois. (1866-1955) Editions Flamarion.

 

Précieux héritage

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article